mardi 14 juin 2016

LA PETITE DAME AU LANDEAU


Elle monte et descend la côte en lacet, tous les jours de la semaine;
A bout de bras, un vieux landau transportant deux petites frimousses.
Une petite fille aux boucles brunes trottine à ses côtés.
Elle courbe le dos. Avance lentement.
Elle a l'âge d'être grand-mère.
Elle est nounou.

Chaque jour, en revenant chez moi, je la croise et nous nous saluons.
J'ai repéré sa maison. Et son mari.
Un vieux bonhomme un peu étrange, qui sort de chez lui en pantoufles, ou en short. Même en hiver.
Elle, je l'aime bien.
Je la vois promener ces petits enfants qu'elle garde. Pleine d'attention pour eux.
Elle devrait être à la retraite.
Mais, non, elle travaille. Tous les jours.
S'occuper de touts petits exige beaucoup d'énergie, de patience et de don de soi.
Pour l'avoir vécu moi-même, je comprends l'effort que cette femme fournit.
Tous les jours.
Oui. Je l'admire. Profondément.
Elle fait partie de ces personnes un peu hors du commun, qui ne se dévoilent qu'à un œil observateur.
Parce qu'elles se fondent dans la masse.
Banale? Oui. Banale et exceptionnelle.
Je tombe parfois sur son mari, souvent en train de flâner, un peu ailleurs...
Et en moi-même, je me dis, que, sans doute, elle travaille pour eux deux.
Quel courage!
Et puis, un après-midi, de retour d'école, je la croise alors qu'elle quitte sa maison avec les enfants. La petite fille est en train de rire aux éclats, devant les grimaces du vieux mari, à moitié caché derrière la porte.
Surprenant, mon sourire attendri, la nounou me sourit à son tour et me lance au moment où nous nous croisons:
"- C'est mon mari, vous savez?"
"- Ah oui? , ai- je réagi poliment.
"- Oui. Il a été le premier homme. Le seul homme."
Quelque chose dans sa voix, ce mélange de fierté et de tendresse qui en dit si long sur eux, en si peu de mots... Si peu de mots. Me frappe au coeur, tel un éclat de lumière.
Je m'arrête, interdite par cette confidence. Dans son regard, je les vois, ces étoiles.
Elle rajoute.
"-Et ça fait quarante ans que ça dure... Lui et moi. Quarante ans. Toute une vie."
Je lui ai  communiqué ma première pensée.
"-C'est très romantique."
Son sourire s'est élargi. Oui. Romantique.
Balayés les  conflits, les âpretés du quotidien.
Romantique, est le mot qui reste.
Le mot de leur histoire.

Si je raconte aujourd'hui, cette anecdote, c'est pour lui rendre hommage, à cette petite dame.
J'ai reçu les quelques mots de son histoire, comme une belle confidence.
Je sais, oui, que des personnes partout dans le monde, souffrent,
Des gens sont fusillés.
Mais, notre monde n'est pas un monde fait de cette seule souffrance.
Notre monde ne tourne pas seulement autour de la violence.
Il ne le doit pas.
Elles sont là, aussi.
Ces personnes qui portent en elles cette magnifique capacité d'amour.
Qui aiment.
Elles sont là.
Et elles créent un monde de toute beauté.

Illustration: Le vieux couple, Mario Giacomelli.

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